En descendant la rue des 528 déportés juifs, au plus bas, on est dans une zone étrange. Pas perdu, juste dérouté. Il faut être à pied pour aller plus loin. C’est une promenade dans un espace gâché.

Un ancienne plaque émaillée l’indique, le promeneur se trouve Chemin du halage. En prenant à droite, il longe les jardins et les arrières cours. Quelques maisons ont encore une barrière de fer forgé. Poussée à hauteur de hanche, elle ouvrait sur le chemin et, au delà, sur le canal.
Pour un peu, on se sentirait envahi d’un sentiment de nostalgie pour une époque qu’on n’a pas connue. Comme quand on parcourt le site du Lensois-Normand, on se laisserait aller à vouloir la réouverture des fosses.

Mais non ! Le gâchis, il n’est pas d’avoir changé le passé. A quoi bon fantasmer des péniches à charger et à décharger à dos d’homme ? Pour le profit de qui le promeneur mènerait-il sur le chemin deux bidets tirant des cordes, à mort ?
Qu’ils restent en paix les anciens et leur monde, se dit le promeneur.

Le gâchis, c’est juste le présent. A notre gauche, sous la rocade, si ça se trouve, la rivière coule encore. En perçant la surface morte de la route, à plusieurs et avec suffisamment de volonté, alors du dessous jaillirait la vie. On entendrait bientôt patauger les foulques et cancaner dans les fourrés. On y viendrait en amoureux à nos heures libres. Au lieu de cela, le promeneur observe les détritus jetés dans les branches depuis les voitures, en pensant aux vitrines frustrantes du boulevard Basly, sans trop savoir pourquoi.

Si le promeneur avait pris à gauche. Sur le chemin du halage, au bas de la rue des 528 déportés juifs, il aurait tout aussi bien longé la rocade. Tout autant, il aurait senti vibrer les auto dans sa cage thoracique. Il n’aurait pas moins empli ses poumons de ces particules fines dont nous parlent les écolo. Après une centaine de pas tout au plus, il aurait vu ce que fait la bourgeoisie des espaces gâchés. Devant lui se dresseraient de nouveaux immeubles bardés de bois gris, avec de jolies terrasses et de lumineux balcons depuis lesquels les habitants profitent du flot des véhicules terrestres à moteurs.