Dans le centre ville, au bord de la rue Uriane Sorriaux, à quelques mètres de l’intersection avec la rue Lanoy, pour ainsi dire à l’angle, un graffiti au message positif accroche le regard : All you need is love.

Posé sur une de ces armoires au pied de béton remplies de fils téléphoniques à l’intérieur et d’une épaisse couche de peinture grisâtre à l’extérieur, le graffiti ne paie pas de mine. Ce n’est pas un de ces ouvrages colorés et virtuoses pour lesquels on paie, comme pour la nouvelle décoration sous le pont Césarine. Le style est simple, un cœur blanc au contour tracé à la peinture noire, et ces quelques mots en anglais.

All you need is love, tout ce dont tu as besoin est amour.

Il s’agit d’une punchline d’avant les punchlines, d’un aphorisme. Cela sonne presque comme une sentence. Par ordre du juge de la rue : tu n’as besoin que d’amour.

Évidement, c’est un raccourcis, une formule, un euphémisme. Pour vivre, l’individu n’a pas besoin que d’amour. Maslow a expliqué cela avec un marketing si efficace qu’on retrouve sa pyramide en un clic. Sauf que Maslow se garde bien de pousser le raisonnement au bout. En réalité, aucun de mes besoins, je ne suis capable de le satisfaire entièrement seul. Car tout ce qui m’entoure a été produit par d’autres.

En fait, tout ce dont j’ai besoin, c’est des autres.

Au quotidien, nous faisons des milliers de gestes pour satisfaire les besoins d’autres qui, comme nous font des milliers de gestes, etc. Nous produisons les uns pour les autres.

Ce n’est pas l’amour qui guide ces gestes. Ce qui guide les gestes de ceux qui produisent des moteurs diesel pour Renault à la FM à Douvrin, c’est l’ordinateur qui conduit la machine. Ce qui guide le geste de celles qui font de l’aide à domicile à Sallaumines, c’est le smartphone qui leur donne le planning d’une nouvelle journée impossible.

Ceux qui décident de comment tout cela fonctionne ne sont pas davantage motivés par l’amour, mais par la recherche de profits. C’est sur que si la bourgeoisie et tout ses sbires marchaient un peu plus à l’amour cela irait mieux. C’est du moins ce qu’on prêche à l’église Saint-Léger, entre autres.

Mais, sans superstition, comment on fait pour changer les relations entre les gens ? Pour que mon T-shirt soit fabriqué par des adultes payés dignement, à une distance raisonnable de là où je vais l’acheter ? Pour que tous les fruits vendus dans ce pays soient produits sans pesticides assassins ? Pour que l’or contenu dans mon PC ne soit pas arraché à l’Amazonie à coup de produits toxiques ? etc.

Pour contraindre le système de ceux qui décident, pour arracher à la bourgeoisie le pouvoir de décider de tout, j’aurai besoin des autres. Ensemble, nous aurons besoin d’amour, mais pas que.