Emile Basly est une figure célèbre de Lens. Il est une sorte de personnage mythique pour les républicains de gauche dans le Pas-de-Calais. On pourrait dire un Jean Jaurès local.

Issu de la classe ouvrière, il était mineur et est devenu un syndicaliste important avant d’être élu Maire de Lens puis Député. Pour cela il a bénéficié de l’appui du camp de la bourgeoisie progressiste de la fin du 19ème Siècle.

Il est également connu pour son abnégation envers la population lensoise pendant la première guerre mondiale. Alors qu’il était un viel homme, il a consacré la fin de sa vie à la reconstruction de la ville, grâce au soutien qu’il a obtenu de l’Etat.

Le texte suivant est extrait de son livre Le martyre de Lens, trois années de captivité. Dans ce récit publié en 1918, il revient dans un style autobiographique sur les souffrances vécues par la population lensoise. Celle-ci subit l’occupation de l’armée allemande, dans une ville en ruine, continuant de travailler, portée par l’espoir d’un nationalisme aveugle.

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Jusque-là, Lens pillée, saccagée, avec ses quartiers écroulés, ne nous avait pas été complètement ravie… Les Allemands avaient outragé nos foyers, envahi nos écoles, transformé la cité en un immense camp en armes, mais nous continuions à respirer l’air de nôtre ville, à jouir de la lumière sur les pauvres pierres, les caressant, les réveillant à nos yeux.

Cette dernière joie, nous allions la perdre. Une vie souterraine, une existence de demi-morts nous guettaient.

Désormais nous fûmes enterrés vivants !

Enterrés vivants! C’était une torture qu’ils nous réservaient depuis quelques jours. Dès lors, ils nous enfermèrent dans nos maisons, nous y tinrent murés comme dans des tombes. Deux heures de liberté seulement, chaque matin, pour acheter des provisions, à la hâte ; ensuite, la réclusion imposée, l’emprisonnement dans les caves. Tel était notre sort misérable. Des enterrés [vivants ! Oui… Mais au lieu de sentir autour de nous le calme d’un cimetière, cette grande paix des choses qui prépare l’autre définitive, des bruits sourds, étranges, roulaient, éclataient au-dessus de nos têtes, nous étreignant le cœur.

Que se passait-il ? Cela me rappelait des explosions de grisou ; j’avais l’impression qu’on faisait sauter certains quartiers à la dynamite. Pauvre Lens, comment allais-je la retrouver? Mais autour de moi, la confiance avait vite remplacé l’effroi ; pour tous, les canons anglais, s’étant rapprochés, tiraient sur la ville. Les braves gens !

Ils avaient si fort enracinée au fond de leur être cette croyance à la victoire qu’après deux années d’oppression, c’était toujours ce mot de délivrance qui montait le premier à leurs lèvres.

Cependant, il se passait quelque chose de nouveau, de jamais entendu. Les chaussées des rues gémissaient sous le poids des lourds charrois; des fers de chevaux cognaient les pavés; des transports s’effectuaient, accompagnés d’équipes, à des heures régulières. Les Allemands entreprenaient un travail, mais lequel ?

— Ils se sentent perdus, me dit un voisin ; mais avant de partir, ils posent des mines pour nous ensevelir avec eux.

— Ne croyez-vous pas qu’ils préféreraient se sauver ? répondis-je avec tristesse.

D’ailleurs, les Allemands nous renseignèrent eux-mêmes sur leur état d’esprit. Tandis qu’au fond de nos repaires nous échangions nos impressions, tour à tour confiantes et désolées, un orchestre lançait quelque marche joyeuse, les rues désertes s’animaient un instant, secouées par les sons de tambours et de cuivres. Puis c’étaient en même temps des appels de cloches, des carillons effrénés, jetant dans le ciel leurs ondes d’allégresse.

— Qu’est-ce qu’il y al se demandaient les Lensois, est-ce que les Anglais reculeraient ?

Mais le doute durait le temps d’un éclair ; tout en nous s’insurgeait, protestait. Nous allions bientôt gagner la partie ; la France devait avoir raison. Dans nos cachots, l’espoir continuait à luire et rien, aucun outrage, aucun supplice, ne pouvait éteindre cette lumière.

Comment avons-nous été renseignés? Quels furent les porteurs de nouvelles? En y réfléchissant aujourd’hui, je cherche en vain des figures, des noms. Qui donc nous avertit, alors que personne ne pouvait sortir? En tout cas, nous apprîmes ceci : pendant notre incarcération, les Allemands avaient posté des canons en divers en-

droits ; derrière le jardin de M. Reumeaux, à la Maison Syndicale, dans la prairie de M. Taquet, à côté des écluses du canal et dans les cités 11, 12 et 14. Des canons ! Pour les installer, ils avaient fait sauter des maisons, creusé d’énormes trous, afin de dissimuler leurs pièces. Lens devenait une place fortifiée, nous étions désormais au centre de la bataille, nous vivions en plein feu, jetés comme des bûches dans un brasier,


Le martyre de Lens, trois années de captivité. Émile Basly

Le livre est accessible gratuitement sur le site de la BnF.