La santé est un sujet sensible à Lens. Les statistiques démontrent que les lensois ne sont pas en bonne santé. Alors que le nouvel hôpital s’apprête à sortir de terre, soignants et politiques réclament plus de moyens pour la santé à Lens. Parce qu’il était considéré comme un modèle, Ernest Schaffner avait donné son nom au centre hospitalier. Véritable martyr de la médecine, il aura sacrifié sa santé à la recherche contre la silicose, et donc à la santé des mineurs de charbon. Son éloge funèbre a été prononcée à l’Assemblée nationale par Jacques Chaban-Delmas, et publiée au Journal Officiel le 3 octobre 1966. Nous le reproduisons ici.

M. le président. Notre Assemblée elle-même n’a pas été épargnée.


À quelques jours de la rentrée parlementaire, nous avons appris avec consternation la disparition du docteur Ernest Schaffner, député du Pas-de-Calais, maire de Lens.


Fils du conservateur de la cathédrale de Strasbourg, notre collègue était né le 30 avril 1901 clans cette ville où il fit toutes ses études et obtint le diplôme de docteur en médecine. Il bénéficia d’ailleurs d’une bourse de l’institut Rockfeller. Assistant de clinique universitaire, il dut interrompre sa préparation au clinicat pour raison de santé.


De 1924 à 1928, il fut assistant dans plusieurs sanatoria d’Alsace et effectua des stages dans des hôpitaux à l’étranger, notamment à Budapest et à Barcelone.


En juin 1928, après un concours sur titres, il est nommé médecin chef des dispensaires antituberculeux d’hygiène sociale de la région de Lens. II créa et dirigea dès ce moment les dispensaires d’Hénin-Liétard, Avion, Carvin, Oignies, Bully-Grenay, Vitry-en-Artois, et on imagine sans peine quels prodiges d ‘ acharnement et de dévouement il lui fallut accomplir. Il organisa les services de phtisiologie dans les caisses de secours minières ainsi que le sanatorium départemental d’Helfaut. Nommé médecin chef de l’hôpital de Lens en 1935, il a dirigé jusqu’à sa mort le service de pneumo-phtisiologie en s’efforçant d’apporter dans son véritable apostolat un esprit de méthode rigoureux et avancé.


Très soucieux des conditions précaires d’existence des mineurs de l ‘avant-guerre, et en particulier des ravages de la phtisie et de la silicose parmi eux, il s’était adonné au classement des différents cas à l’aide de radiographies. Ces recherches, entreprises alors que la protection des praticiens contre les attaques des radiations n’étaient pas encore au point, firent du docteur Schaffner, qui effectuait jusqu’à deux cents examens radiographiques par jour, un véritable martyr de la science. En dix ans, il dut subir dix-huit interventions chirurgicales, dont l’amputation de la main gauche et de plusieurs doigts de la main droite. Au printemps dernier, il confia à un intime que ses membres inférieurs, à leur tour, commençaient à élire atteints par cette terrible affection. Jusqu’à ses derniers moments il puisa d’ailleurs un précieux réconfort dans les soins vigilants que lui prodigua une sœur de charité, sœur Sainte- Claire, d’un dévouement admirable.


Mais dès sa jeunesse, il ne s’était pas cantonné dans la seule médecine : il se multiplia et brilla sur tous les plans. Sur le plan sportif, il avait été membre actif du Football-club de Strasbourg, puis président du Moto-club de France.
Il était également président d ‘honneur du Racing-club de Lens.
Sur le plan politique, il avait été élu, étant étudiant, président des Jeunesses socialistes de Strasbourg.


Sur le plan militaire, il était resté à Lens, sous l’occupation, mais il entra dans la Résistance dès 1940. Tout son caractère le portait à refuser la défaite. Aussi, en 1941, démissionna-t-il du poste de conseiller municipal qu’il occupait depuis 1935. En 1942, il était nominé délégué départemental des services sanitaires de la Résistance du Pas-de-Calais au titre du mouvement de l’organisation civile et militaire, que nous avons bien connu, et de l’organisation Pasteur-Vallery-Radot.


Président de l’association départementale des forces françaises libres de 1948 à 1959, il en était depuis lors président d’honneur. Son dynamisme, son dévouement inlassable à ses malades et sa conduite courageuse pendant l’occupation lui valurent une popularité qui l’amena, à la Libération, à la tête de la municipalité de Lens. Puis en 1947 au conseil général du Pas-de-Calais ; enfin, en novembre 1958, à l’Assemblée nationale où il s’inscrivit au groupe socialiste.


Au Palais Bourbon, sa haute silhouette, son abord noble et souriant, ainsi que la netteté de son expression, ne pouvaient laisser aucun de nous indifférent. Le docteur Schaffner participa activement aux travaux de la commission des affaires culturelles, familiales et sociales. Lorsqu’il voulait, disait-il, « remonter son moral », qu’il maintenait à force de courage et d’activité, il partait à Lambaréné voir son ami, le docteur Schweitzer, qui avait été son professeur de philosophie et dont il avait écouté souvent les interprétations de Bach à la cathédrale de Strasbourg, avant qu’ils ne fissent l’un et l’autre leur médecine.
Il continua jusqu’à sa mort à soigner les mineurs pour lesquels il avait organisé une caisse de retraite et à remplir, avec une extrême conscience, ses mandats de premier magistrat municipal, de conseiller général et de parlementaire.
Il était également vice-président de l’association des maires du Pas-de-Calais et présidait aussi de nombreuses autres associations. Tout récemment, il avait inauguré, avec le préfet du Pas-de-Calais, la foire-exposition de Lens et exprimé, dans un dernier discours, sa foi en l’avenir de sa ville et de sa région.
À ses obsèques, il apparut clairement que personne ne se trompait sur la gravité de la perte subie par tous, tant à Lens qu’alentour. Cet homme de bien, au courage physique, intellectuel et moral indomptable, avait fait l’objet d’une citation à l’ordre de la nation, comme « noble illustration de la médecine française qui mérite la reconnaissance de la nation ».


Il était officier de la Légion d’honneur, titulaire de la médaille de la Résistance, de la médaille de la France libre, commandeur de l’ordre de la santé publique, officier du mérite social, chevalier des palmes académiques, officier de l’ordre de Léopold, Grand croix de la résistance polonaise, et j’en passe. C’est entouré de l’admiration de tous et de l’affection d’un grand nombre qu’il disparait. Oui, docteur Schaffner, comme vous le souhaitiez, votre vie « a eu un sens ».

L’Assemblée nationale unanime, honorée par votre conduite exemplaire, dit par ma voix à vos enfants et à vos amis toute la tristesse et les profonds regrets que lui cause votre perte. »