La bourgeoisie ambitionne de mener ni plus ni moins qu’une troisième révolution industrielle. Les deux premières ont marqué de véritables ruptures à tous les niveaux dans la vie des gens, en particulier dans le quotidien des travailleurs. C’est d’abord par la technique que ces changements sont intervenus et ont ancré la domination de la bourgeoisie en tant que classe sociale.

Jusque la Période Moderne, Lens était un petit bourg dans un secteur agricole. Un secteur agricole pauvre. La terre ne valait pas grand-chose en raison d’un sol contenant peu de matière organique et partiellement constellé de zones humides. Celles-ci, permanentes ou non, formaient des réseaux marécageux de part et d’autre du cours de la Souchez.
Sous l’impulsion modernisatrice de Louis XIV, et sous la pression des manufactures et des marchands textiles, un canal est creusé, permettant de relier Lens à Lille. Les communications sont facilitées, sans pour autant changer la vie des lensois qui reste essentiellement rurale et empreinte de féodalité.

Lens, berceau de l’industrie agroalimentaire

Le premier bond en avant à lieu durant la première moitié du 19ème siècle. Alors que la culture des Lumières se répand largement, Guislain Decrombecque hérite de l’exploitation agricole de son père. Confiant dans les méthodes scientifiques et inspiré par les physiocrates, Decrombecques développera considérablement son exploitation. Il dépose de nombreux brevets d’invention tant concernant les techniques de culture que de sélection des graines, de machines travailler le sol et récolter, ainsi que de procédés de transformation et de valorisation des produits et sous-produits issus de l’agriculture. Il élargit également ses activités à l’élevage ainsi qu’à la production de la betterave sucrière qui entrent grâce à lui dans la composition de nombreuses marchandises. En plus de son exploitation agricole de 450 hectares de terres arables, il fait tourner des moulins, des fours, des distilleries, des abattoirs, une usine de briques et des ateliers de fabrication et de réparation de matériel agricole. On estime que 2000 personnes travaillent pour Decrobecque. Lorsqu’il décède en 1870, il est un homme public couvert d’honneurs par le pouvoir, décoré, président du conseil d’arrondissement de Béthune et du cercle agricole d’Arras, il vient d’être sacré « meilleur agriculteur du monde » lors de l’exposition universelle de 1867. L’activité agricole et industrielle de Decrombecque transforme la vie du village et de ses environs, de nombreux paysans sans terre et manouvriers agricoles deviennent ouvriers et rivent leurs corps aux mécaniques à vapeur ou à traction animale créées par Decrombecque. Dans le même temps, un accès à des marchandises jusque là inconnues est rendu possible par une élévation générale des revenus et un commerce s’étendant formidablement.

Le cataclysme des Houillères

Le charbon est déjà là, bien sûr. La machine agricole à vapeur de Decrombecque fonctionne déjà en brûlant la houille de Lens. Mais l’exploitation industrielle du bassin minier n’intervient que dans la deuxième moitié du 19ème siècle, avec l’investissement massif de capitaux dans la création de la Compagnie des mines de Lens.
A partir de là, plus rien ne sera jamais plus pareil pour Lens et ses habitants. Les champs de Decrombecque seront bientôt couvert de rues pavées, de corons et de cités, ou de bâtiments industriels. Le sol sera percé, fouillé, retourné. Pour en arracher la roche, les houilleurs seront descendus au moyen de machinerie de plus en plus complexes au fur et à mesure que les veines exploitées seront plus profondes et difficiles d’accès. Tandis que dans le même temps, des dispositifs mécaniques, thermiques et finalement électriques seront utilisés pour organiser le travail à tous les niveaux, de l’abattage à la transformation en passant par le tri et l’aérage.

les molettes tournant au dessus des têtes, en haut du chevalet, elles impriment leur rythme à tous pour la vie entière.

Les techniques d’excavation et de construction, de production de systèmes hydrauliques et d’adduction d’air, d’explosifs et procédés chimiques divers nécessiteront des innovations en terme de matériaux, d’ingénierie et de procédés d’installation. La production de volumes gigantesques de houille et de tous ses produits dérivés ne sera possible qu’en imprimant une nouvelle culture à chaque être humain vivant dans le secteur lensois (comme dans tous les bassins miniers). Bien plus que la culture d’entreprise ou le branding dénoncé en leur temps par les altermondialistes, les molettes tournant au dessus des têtes, en haut du chevalet, elles impriment leur rythme à tous pour la vie entière.

La reconversion transforme la vie quotidienne

La première guerre mondiale anéantit tout à Lens. De nouveaux investissement de capitaux permettent une formidable modernisation des outils de production, la mécanisation et l’électrification se généralisent dans les fosses. La fin de la deuxième guerre mondiale amènera une réorganisation du marché du charbon au niveau européen. La main d’œuvre ouvrière, captive, est pétrie dans les moindres aspects de la vie quotidienne pour servir les intérêts de la bourgeoisie. La reconversion se fera pour une grande part à travers l’industrie automobile. Des usines d’assemblage, de plasturgie, de fabrication de tôle emboutie, de fabrication de pneumatiques sont implantées le long du bassin, de Béthune à Valenciennes. Pour se rendre au travail, l’ouvrier doit maintenant aller plus loin que la fosse au bout de sa cité. Pour aller fabriquer des morceaux d’automobiles, il en achètera une, d’automobile. Du coup, la bourgeoisie a regroupé ses magasins, entre les villes, dans des centres commerciaux, au bord des autoroutes, des rocades. Alors, il aura fallu plus d’automobiles.

On est aujourd’hui au bout de ce schéma et la bourgeoisie promet une nouvelle révolution technique.