Les sentiments sont largement négligés à notre époque. Il sont trop grands, trop entiers. Les affects sont piétinés dès qu’ils se dressent entre les individus et la réalisation de ce qu’ils pensent être leurs intérêts. Tout est alors question de compromis, de dosage.

La dignité est de ces sentiments qu’on triture, qu’on malmène, afin d’être capable de s’accommoder des contraintes que le quotidien fait naître. A la place de la dignité, qui est ou n’est pas, on a besoin d’une référence moins totale. De celles qui tolèrent d’être dégradées sans disparaître tout à fait.

Le marché est partout

Alors, on a l’estime de soi. C’est une sorte d’auto-évaluation. Contrairement au sentiment, elle admet les demi-teintes. Face aux humiliations, aux frustrations, aux violences et autres petites lâchetés qu’on expérimente, l’estime de soi varie, à la hausse ou à la baisse. Comme le curseur du thermomètre ou une action à la bourse. L’estime de soi, c’est un peu comme un marché sur lequel chacun évaluerait sa propre valeur morale dans le silence de son intimité. On comprend que cela fonctionne parfaitement de nos jours. A notre époque, tout est sur un marché.

Il y a quelques jours, la ville a organisé avec le CCAS une opération en direction des femmes à la recherche d’un emploi. Il s’agissait de leurs faire profiter gratuitement des services de professionnels des soins de beauté : coiffure et maquillage.

L’intention est louable. Le but est en effet que ces femmes aient une meilleure estime d’elles-mêmes, pour se sentir en confiance.

Avoir confiance en soi, pour se vendre

Chacun sait que le marché du travail est complètement favorable aux employeurs. Ils sont de plus en plus exigeants et utilisent des moyens de moins en moins rationnels pour sélectionner les salariés. L’état et les services sociaux, plutôt que de défendre notre dignité face à cela abondent dans le sens du marché. Les femmes qui cherchent du travail doivent d’autant plus se contorsionner à ses critères qu’elles sont évaluées « en tant que femmes ». Il faut non seulement se montrer aptes à faire le job, mais encore être coquette, voire belle ou sexy.

Permettre à des lensoises de se sentir « mieux dans leur peau », selon l’expression par ailleurs étrange, part d’un élan qu’on devine charitable. Des femmes qui n’ont pas les moyens matériels ou financiers de profiter des services de professionnels de la « beauté » devraient logiquement avoir une meilleure opinion d’elles-mêmes grâce à cette action du CCAS. Face à un recruteur, avoir une meilleure estime de soi est de nature à faire la différence.

Mais combien de renoncements ont troué la vie de ces femmes ? Tout cela est effroyable quand on sait que chacun d’entre eux éloigne ces personnes de leur dignité.