Les masques, l’Etat, et les ouvrières de chez Levi’s

La pénurie de masques contre le covid-19 fait apparaître une grosse limite de la manière dont l’économie fonctionne. Pour être plus direct, cela fait apparaître que l’économie ne fonctionne pas. Car d’un côté on a besoin de masques mais pas assez d’usines pour les produire, et d’un autre côté on a des ouvriers sans travail mais pas assez d’ouvertures d’usines. Dans tout ça, l’État est incapable de faire mieux que d’organiser la pénurie.

La nullité de l’État face au coronavirus crève les yeux. Son rôle devrait être de prévoir, de mettre en place des procédures efficaces pour protéger la population. Au lieu de cela, alors que la maladie se répandait, l’État, à son plus haut niveau, était incapable de mettre du matériel à disposition. Il a agit comme si ce n’était pas de sa responsabilité.

Le sens des responsabilités, c’est la population elle-même qui l’a eue. Beaucoup de personnes, des femmes des quartiers ouvriers pour l’essentiel, se sont organisées pour fabriquer des dispositifs de protection, des masques notamment. C’est grâce à l’engagement admirable de ces personnes qu’à Avion, Annay, Courrières, Hénin-Beaumont, Noyelles-Godault, Mazingarbe (pour ne parler que du bassin minier), des masques de tissus sont produits chaque jour dans de petits ateliers de confection. Ils sont destinés à protéger la population.

Les bénévoles produisent

Grâce à son atelier municipal de bénévoles, la Ville d’Avion a, par exemple, pu distribuer des masques en masse aux plus fragiles ou âgés. Ces distributions sont étendues à toute la population à l’issue d’une vaste opération de solidarité tenue à bout de bras par des bénévoles. Le maire de Lens quant à lui, appelle les bénévoles à s’associer à la démarche des centres sociaux Vachala et Dumas, alors que l’imprimante 3D de la Microfolie a sorti une petite quantité de visières de protection.

On se rend compte que la question des masques est d’une grande importance politique. Rien de moins qu’une affaire d’État. Des morts auraient dûes être évitées. Cela remue dans la population, les gens ne tarderont pas à réclamer qu’on leur rende des comptes.

Les maires au secours de l’Etat

Les maires, quand bien même ils cultivent l’image de rebelles, volent en réalité au secours de l’État dont ils sont un rouage. Alors, quand la pression augmente, pour éviter que les gens se révoltent, ils se démènent pour assurer la paix sociale. A l’échelon communal, c’est-à-dire à son niveau le plus bas, face à la pénurie de masques, l’État organise le bénévolat en s’appuyant sur ceux qui savent travailler.

Un personnage important de l’industrie culturelle locale, Bruno Lajara, essaie directement de mobiliser des ouvrières du secteur de la confection. Comme il l’a annoncé publiquement, il cherche à remonter une unité de production textile dans le bassin minier. Il qualifie lui-même l’idée d’un peu folle :

« Folle, parce que remettre au travail les ouvrières sacrifiées sur l’autel du libre-échange est d’une force symbolique inouïe en ces temps chargés et encore plus folle car on est en train de motiver certaines ex-levi’s, certaines lionnes comme on les appelait, il y a vingt ans, à remettre le couvert pour quelques mois pour nous sortir les masques dont nous allons tous avoir besoin et former de jeunes ouvrières. »

Il connaît les ouvrières de l’usine Levi’s de La Bassée pour avoir monté une pièce avec certaines d’entre elles. Le spectacle « 501 Blues » est inspiré par leur vécu, notamment celui de leur lutte contre la fermeture de l’usine. En 1999, quand l’usine a fermé, la direction faisait un rejet des coûts de production trop importants en France : 13,50 francs ici contre à peine 9 francs en Turquie ou en Pologne.

Les ouvrières de Levi’s négligées

La nostalgie plane sur cette époque, celle de la confection. Les groupes de femmes qui prenaient très tôt le bus d’entreprise au coin de la cité menaient une vie collective. On produisait ensemble des marchandises de qualité dans une ambiance qui reste dans les souvenirs comme essentiellement bonne.

Il reste un sentiment de profonde injustice face à la fermeture. La colère est encore là. Car elles ont été abandonnées, elles n’ont pas été défendues. L’État ne les a pas défendues contre l’entreprise qui est allée faire plus de profits ailleurs.

Bruno Lajara s’étonne : « Folle, c’est aller plus loin et participer à la relocalisation de notre industrie et on est en train d’en discuter avec pas mal de partenaires dont des marques made in France que l’idée enchante. Le problème et c’est ça qui est grave, ou dingue pour une puissance comme la notre, c’est qu’on n’a plus de machines, l’outil industriel a été vendu, dingue non ? Nos machines à coudre industrielles ont elles aussi été jetées avec l’eau du bain et délocalisées. »

Le grand « laissez faire »

Il s’étonne, mais pas nous, et sûrement pas les ouvrières de La Bassée. Cela n’étonne personne dans la classe ouvrière.

Levi’s faisait du « made in France », jusqu’à ce qu’on décide de faire du « made in ailleurs ». L’entreprise possède les machines, l’État respecte cela et ne s’empare pas des machines. Les ouvrières de confection possèdent leur tête et leurs deux bras pour travailler, mais l’État ne créera pas d’usine d’État. C’est aux bénévoles qu’on demande de produire.