La ville, le pigeon et le goéland

Quand on dit Lens, on pense au foot et à la remonte. A la rigueur, on pense au Louvre-Lens. Mais souvent on ne voit pas que Lens est aussi l’une des facettes de la nature. Et pourtant, c’est bien le propre de la vie que d’être présente partout sur notre planète, et partout influencée par l’activité humaine. Donc, à Lens aussi. Elle est un espace façonné par les humains, au détriment des espèces qui leur sont proches. La vie des oiseaux a chamboulé un ami des animaux, un matin de cette semaine.

Près du centre ville, une colonie d’une vingtaine de pigeons vit sur les toits. Tout près, sur une place, un couple de pies niche dans les arbres. Près de cette place, des goélands viennent profiter des poubelles.

La scène se déroule jeudi matin. Depuis la veille, un pigeon reste à l’écart de la colonie. Il passe beaucoup de temps au repos, prostré à l’abri du vent. Sa tête reste enfouie dans le duvet de son poitrail. De temps à autre, il déplie mollement une aile. Puis, après l’avoir brièvement mise au vent, il la replie. Ce pigeon est blessé, visiblement.

De mémoire de lensois, cette colonie de pigeons biset a toujours vécu dans le quartier. Ils semblent bien trop grands bien trop lourds pour la course. Peut-être qu’une famille a fait naître les aïeux de ceux-ci pour les manger. Peut-être était-ce pour le simple plaisir de les entendre roucouler. Enfin, personne ne sait. Plusieurs fois par jour, le groupe s’élance pour survoler le quartier. Les jours de soleil, on voit leurs ombres courir sur les murs de briques et filer au sol. Ils reviennent toujours. Ils se posent au faîtage et forment une ligne pointillée.

Ce matin-là encore, le blessé est isolé. Dans un cri aigre et grinçant, un goéland se pose tout contre lui. Un bruissement d’aile s’ensuit, il attaque. Ils hurlent. Le goéland est le double de son adversaire. Pourtant, le combat dure, péniblement.

Le goéland argenté est marin. Contrairement aux mouettes qui vivent normalement à cette distance de la côte, la terre n’est pas pour lui. Il gîte difficilement en plaine. Les rues de Lens n’abritent pas de vers polychète dont il raffole. Pourtant, les naturalistes comptent de plus en plus de goélands dans les villes. L’effondrement des populations d’animaux marins et le bétonnage des littoraux poussent le goéland toujours plus loin de son milieu. Voilà qu’on le trouve en centre ville de Lens, cherchant à tuer un pigeon biset.

En voyant la scène, l’ami des animaux est percé de sentiments contradictoires. Il faut aider notre voisin en détresse. Il est l’innocent, le faible. Il ne mérite pas le sort qui l’attend à coup sûr. Mais l’autre, le prédateur, de quoi serait-il coupable ? Après tout, il ne cherche qu’à survivre.

C’est alors qu’une pie se pose sur le pignon, en surplomb du combat. Claquant du bec, elle est rejointe par sa compagne. Leurs têtes s’agitent de haut en bas, dans des cris incessants. Face à elles, passive de l’autre côté du toit, la colonie de pigeons observe. Le contraste entre l’excitation des pies et le flegme des pigeons ajoute au malaise du spectateur.

Les pies bavardes sont des voisines. On les rencontre souvent à Lens. Au bord de la rocade, elles attendent qu’un animal malchanceux se fasse éventrer en traversant. En saison, elles profitent aussi du passage des roues pour casser l’écorce de ces fruits trouvés dans les buissons. L’humain produit un objet, la pie le détourne pour s’en faire un outil.

Ce jeudi matin, elles attendent qu’un goéland jeté en ville trucide un pigeon. Elles pourront en manger les restes.

La ville de Lens est le théâtre quotidien de scènes du genre. Des chats et des chiens, des rats, des souris des lérots, des représentants de diverses espèces d’oiseaux, et des insectes, et des plantes grandissent dans le voisinage des humains. Nos routes au fonctionnement chaotique s’allongent dans toutes les directions. Des espèces jusque là restées à l’écart doivent apprendre à vivre avec la ville qui entre dans leur vie en la dénaturant.